La Ville d’Évry-Courcouronnes au sujet des rixes : Interview sur leur accompagnement.

le 12 novembre 2025

1/ Pourquoi avez-vous fait appel au FFSU pour accompagner la ville ? Qu’est-ce que cela a apporté concrètement ?

La ville d’Evry-Courcouronnes est historiquement touchée par des rixes inter quartiers et intervilles. Si le traitement opérationnel des rixes assuré par les forces de sécurité donnait plutôt satisfaction à la Ville, il ne permettait toutefois pas de travailler sur les causes et d’enrayer le phénomène en amont des affrontements. La Ville souhaitait renforcer son approche préventive et innover conformément à son plan d’action – SLSPD 2022-2026 où la prévention des rixes apparait dans plusieurs fiches action (prévention délinquance des jeunes, tranquillité). Pour cela, la réalisation d’un état des lieux précis était un préalable indispensable à la mise en œuvre d’actions dans un temps long.

Nous souhaitions être accompagnés sur la mise en œuvre de cet état des lieux pour diverses raisons : le souhait de bénéficier d’un regard neutre, la volonté de faire appel à des experts à la fois sur le sujet des rixes et dans la méthode de diagnostic, mais aussi de gagner du temps face à un exercice assez chronophage.

La Ville a choisi le FFSU pour sa reconnaissance nationale sur la sécurité-prévention et historique pour l’accompagnement des stratégies locales de sécurité-prévention. Le FFSU bénéficie aussi d’outils d’ingénierie et de ressources thématiques importantes. Enfin, le FFSU a développé une expertise spécifique sur la prévention des rixes et accompagne depuis de nombreuses années par de la formation, du conseil et l’accompagnement à la réalisation de diagnostics et de plans d’actions dédiés.

Après cet accompagnement sur un état des lieux du phénomène, la Ville a choisi de renouveler l’accompagnement pour quelques mois supplémentaires afin de formaliser un plan d’actions, puis ensuite pour 2 années supplémentaires (2024-2026) dans le cadre d’un marché public plus large que les rixes (évaluation SLSPD, dynamisation assemblée plénière CLSPD).

Concrètement, le diagnostic de départ a été l’occasion d’apporter des éléments dans la compréhension des rixes, dans la mise en lumière des causes sous-jacentes des phénomènes de rixes, de leur ampleur et impact pour mieux comprendre un phénomène déjà connu et travaillé par beaucoup au niveau local. L’état des lieux a permis de centraliser et formaliser les connaissances des rixes. La deuxième année, l’accompagnement a permis de recenser les nombreuses actions existantes, celles à renforcer et d’autres à développer, et d’identifier les préalables avant d’engager un plan d’action renforcé.

Dans son ensemble, la démarche d’accompagnement sur la prévention des rixes, réalisée de façon partenariale, a généré une dynamique collective et fédératrice de tous les professionnels concernés par les rixes mais également des habitants (jeunes, habitants, etc). Cela nous a permis de nous fixer des objectifs communs, avec un cap sur les moyens et longs termes, de renforcer la coopération et la cohésion entre services et partenaires sur des actions concrètes, de sensibiliser largement tous les agents de la Ville et d’en former plus spécifiquement un petit panel ciblé, de renforcer le niveau de conscience et d’alerte des établissements scolaires, de développer la thématique dans des projets plus larges (exemple Cité éducative).

Aujourd’hui, et en 3 ans, le sujet est porté sur le devant de la scène, publiquement autant que politiquement.

2/ Comment est né le plan de lutte contre les rixes à Évry-Courcouronnes ?

La Ville et ses partenaires n’ont pas attendu 2022 pour travailler sur la prévention des rixes. Toutefois, c’est à l’occasion de l’écriture de la SLSPD 2022-2026 que l’importance de travailler une culture commune, au niveau des professionnels et acteurs locaux en premier lieu, a émergé. Avec la fusion d’Evry et Courcouronnes en 2019, la question des habitudes, méthodes de travail et culture professionnelles des uns et des autres était un enjeu à part entière, tout autant que dans celui de la prévention des rixes, éminemment complexe et multifactoriel. Les transformations urbaines à l’œuvre sur l’ensemble du territoire devaient s’accompagner d’adaptations dans les pratiques professionnelles afin de pouvoir accompagner les habitants et porter collectivement les mêmes messages. L’idée de formaliser davantage ce qui n’était qu’officieux jusqu’alors est donc apparue à l’occasion de l’écriture de la SLSPD, en partant d’un diagnostic qui permettrait à terme de développer des réponses aux besoins.

En 2023, l’état des lieux initial et toutes les occasions de rendre compte du travail menées à la suite (plusieurs restitutions autour du Maire avec agents, partenaires locaux, habitants) ont mis en évidence la nécessité de travailler des prérequis avant de développer des actions plus fines. C’est sur cette base que nous avons proposé en 2024 un premier plan d’action sur 2 ans : un programme court, pour se calquer sur le calendrier de la SLSPD actuelle et pouvoir inclure des fiches actions dédiées à la prévention des rixes dans la SLSPD qui suivrait. Un programme court pour permettre de planter les graines de fondamentaux : se former/monter en compétences pour mieux réagir et mieux accompagner, formaliser une procédure d’alerte et de réactions aux rixes, penser la communication et la valorisation, mettre en place un groupe pilote pour commencer à innover.

3/ Quelles actions ont été mises en place, quels sont les axes principaux, les difficultés rencontrées et les réussites ?

Notre plan 2024-2026 a vocation à structurer et renforcer la coordination entre les différents professionnels de la Ville pouvant contribuer à prévenir et lutter contre les rixes. Il doit également permettre de mieux informer les habitants sur les ressources mises à leur disposition.

Ainsi, notre attention s’est d’abord concentrée sur la formation de nos agents, pour développer une culture commune et contribuer à une approche systémique du phénomène. En effet, les jeunes rixeurs représentent la partie émergée de l’iceberg. Mais il faut considérer tous les facteurs de vulnérabilité pouvant conduire à la violence interquartiers tels que : le contexte social et familial, la scolarité, ou encore la parentalité lorsqu’elle est en difficulté, ou pire, défaillante.

Sur le plan opérationnel, la Ville dispose de trois boucles d’alerte : une boucle institutionnelle sur le réseau Tchap, une boucle WhatsApp intégrant les services de la Ville, et enfin, une troisième avec la commune de Ris-Orangis. Mais pour une parfaite efficience, chaque agent doit être conscient du rôle fondamental qu’il peut avoir à jouer pour prévenir un affrontement. Mais encore, il faut systématiser le partage et la transmission de l’information dite montante, pour mieux anticiper et réagir ; et l’information dite descendante, afin d’éviter le sur-affrontement et engager un suivi individualisé des jeunes impliqués. Ainsi, nous avons monté un groupe de travail pour créer un protocole d’échange d’information, d’alerte et de suivi des rixes. Destiné à être diffusé auprès de tous les agents en contact avec le public, ce support doit les aider à mieux identifier les signaux pouvant conduire à la survenue d’une rixe, et surtout, à savoir comment, et à qui transmettre efficacement l’information. Ainsi, selon le degré d’urgence identifié, ce renseignement doit permettre la graduation de la réponse de la ville, soit par la mise en œuvre d’une action de médiation, soit par l’engagement immédiat et exclusif des forces de police, dans le cas où les violences seraient imminentes ou actuelles. Un premier livret spécifique aux phases pré et pendant rixe va être très prochainement mis en phase de test auprès de la direction de la Vie Locale et de la Culture. Sa diffusion générale est prévue courant 2026.

La Ville étant pourvue de nombreuses compétences en son sein, nous avons constitué un second groupe de travail dit « Innovation », composé de professionnels particulièrement impliqués dans la prévention des rixes. Leur mission consiste à proposer des actions innovantes, expérimentales et transversales sur cette thématique, à court/moyen/long terme. Ils ont également la charge de mettre en process des pratiques élaborées par certains services pour apaiser les tensions et favoriser le vivre ensemble, en vue de leur pérennisation.

Enfin, le quatrième objectif de ce plan est à la fois, de rassurer et d’informer les habitants quant à l’engagement des services de la Ville, et plus encore, de les mobiliser face au fléau des rivalités interquartiers. Ainsi, la première édition de la semaine de prévention « Tous ensemble contre les rixes ! » organisée du 10 au 16 mai 2025, a constitué le point de départ d’un plan de communication d’envergure. Durant 3 semaines, le message « Un enfant ne devrait pas partir avant sa mère, Stop aux rixes ! » a fait l’objet d’affichages sur le réseau Decaux. Simultanément, une vidéo de sensibilisation axée sur le témoignage d’un jeune issu des rixes a été diffusée sur les réseaux sociaux de la Ville, ainsi qu’en avant-première des projections des films et notamment de blockbusters (Mission Impossible, Thunderbolt, etc) au cinéma CGR. Cette initiative innovante a permis de toucher un maximum de jeunes mais aussi d’adultes. En parallèle, la page web « Rixes : Besoin d’aide ? » a été spécifiquement créée sur le site d’Evry-Courcouronnes . Elle recense les ressources à disposition des habitants en matière de rixes. Pour sa promotion, une carte postale intégrant le QR code d’accès au site a été mise en libre distribution dans les structures de proximité, telles que les maisons de quartiers et les centres jeunesse.

Cette semaine de prévention a permis l’organisation d’une quinzaine d’événements portés par la Ville, mais aussi ses partenaires associatifs et institutionnels, au profit du grand public, des parents, des professionnels, et bien évidemment des jeunes. Parmi les plus marquants, on peut noter une pause-café organisée par les services de médiation et du Sport-loisirs de la Ville à un arrêt de bus et durant un créneau horaire stratégiques, pour favoriser les échanges avec les habitants, dans une dynamique d’aller-vers. Aussi, les équipes de la Ville ont pu concrétiser leur travail d’apaisement et de réconciliation entre les jeunes de deux quartiers en conflit ouvert depuis plusieurs mois. Ce rapprochement s’est matérialisé par l’organisation d’un foot five, en partenariat avec deux associations. Enfin, un colloque intitulé « La justice au service de l’insertion et de la réinsertion socio-éducative et professionnelle » a été organisé au profit des professionnels. Destiné à mieux faire connaître les institutions judiciaires comme le parquet, la protection judiciaire de la jeunesse ou l’administration pénitentiaire, cet événement a été construit autour du témoignage poignant d’un ancien rixeur, passé par la case prison à plusieurs reprises, mais au parcours de désistance exemplaire.

4/ Quels sont les objectifs pour la suite ? Comment envisagez-vous la poursuite du travail engagé dans les mois et années à venir ?

Pour la suite, nous souhaitons consolider et pérenniser la dynamique de co-construction interactive initiée au sein des services de la Ville. Plus nos services seront structurés et organisés entre eux, mieux ils pourront irradier auprès de nos partenaires associatifs et institutionnels.

Afin de mieux répondre aux attentes et besoins de nos services impliqués dans les rixes, nous réfléchissons à faire évoluer le cycle de formation vers une approche plus pratique inspirée d’événements déjà vécus.

Concernant le protocole d’échange d’information, d’alerte et de suivi des rixes, un nouveau groupe de travail va être constitué. Il sera composé d’acteurs plutôt issus du secteur socio-éducatif, judiciaire et de la médiation, sa mission sera d’élaborer un process post-rixe, pour éviter le sur-affrontement, mais encore, pour assurer un suivi et un accompagnement des jeunes identifiés comme rixeurs.

Enfin, nous souhaitons intégrer pleinement les associations du territoire dans la démarche car elles constituent un vivier de volonté et d’énergie sans commune mesure, au profit de tous. Souvent constituées de bénévoles, il est essentiel de leur permettre d’accéder à des formations spécifiques pour les aider à monter en compétence et à améliorer leurs facultés d’analyses. Réparties sur tout le territoire de la Ville, elles constituent, à elles seules, un réseau de sentinelles devant s’affranchir des frontières des quartiers et associer leurs forces au profit du bien commun. Enfin, les intégrer à la démarche de la Ville, c’est aussi favoriser, tel un trait d’union, le lien de confiance entre les jeunes, les habitants et les institutions en général. De manière plus globale, structurer les forces vives en présence sur notre territoire, c’est garantir une ligne de conduite partagée autour des actions de prévention menées, en les rendant plus cohérentes entre elles.